La profonde inquiétude, l’émoi, le choc même, qui ont été suscités par le projet de rendre l’enseignement de l’Histoire et de la Géographie optionnel au lycée pour les terminales
scientifiques sont naturels. Certes, ce n’est pas là une question nouvelle. Il s’agit, en réalité, de la conclusion d’années d’errance et d’abandon qui on mis en danger notre École, mais on
attend de notre majorité qu’elle marque une rupture avec cela. Au moment où il nous faut réagir contre une évolution qui n’est pas inéluctable, on pourrait faire le mauvais choix : celui
d’entériner un processus extrêmement grave.
Cela fait des années en effet que l’enseignement de l’Histoire Géographie a été peu à peu vidé de sa substance. Prenons le cas de l’Histoire. Depuis des dizaines d’années déjà
les élèves survolent la Révolution française, fondatrice, pourtant, de notre identité politique et nationale. Quant au dix-neuvième siècle, il n’est abordé que sous l’angle de la révolution
industrielle, comme si ce siècle fondateur pour notre culture, nos idées, notre système politique, n’était que quantité négligeable. Comment s’étonner, alors même que l’on célèbre la victoire
d’Austerlitz, que des étudiants du supérieur, à qui l’on apprend que le dix-neuvième siècle fut politique, demandent ingénument : «
Napoléon 1er, Napoléon III, Napoléon Bonaparte, Louis
Napoléon Bonaparte… mais enfin, il y en a combien en tout ?! ». Les hebdomadaires français qui publient régulièrement des numéros sur l’Empereur se doutent-ils seulement de l’ampleur du
fossé qui les sépare de ces jeunes lecteurs ?
Les plus grandes écoles de commerce françaises, devant l’ampleur du désastre, ne peuvent que constater l’urgence qu’il y a à renouveler
l’enseignement de la culture générale… Or que nous propose-t-on ? Rendre optionnelle la connaissance du vingtième siècle lui-même ?
Horace Vernet -
Barricade de la rue Soufflot en Février 1848
Beaucoup ont souligné qu’à l’heure où on lance un débat sur l’identité nationale, faire fi du caractère fondamental de certains enseignements du secondaire tels que l’Histoire et la
Géographie, est absurde et dangereux. Cela est évident. Le débat sur l’identité nationale n’apparaîtrait plus que comme une péripétie électoraliste si s’opérait une telle réforme.
Car
l’enseignement secondaire a un double objectif : faire de ces jeunes gens des citoyens, d’une part, et les aider à faire le choix d’un avenir professionnel qui sera fait de spécialisation,
d’autre part. Or l’enseignement de l’Histoire et de la Géographie fait partie de ce socle immuable qui fera de nos jeunes des citoyens éclairés. Il n’est pas d’appartenance nationale
sans connaissance de notre histoire collective. Il n’est de construction d’un monde commun, sans l’apprentissage des héritages multiples qui ont façonné la nation française. Partager cet avenir,
c’est peut-être avant tout, accepter nos richesses, nos gloires et aussi nos erreurs passées, ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « la Mémoire ». Quelle peut-être cette mémoire s’il n’y a
plus d’Histoire ? Une mémoire tronquée, déformée, potentiellement instrumentalisée. L’ingratitude à l’égard du passé est le plus souvent le fruit de l’ignorance des faits, qu’ils soient
chronologiques, physiques, climatiques, tant l’ensemble de ces déterminations ont façonné l’âme d’un peuple.
Rendre optionnelle la connaissance du vingtième siècle est à proprement parler
impensable. Les deux guerres mondiales, le Chemin des dames, la Révolution d’Octobre, la Shoah, la Libération, De Gaulle, la décolonisation, la Guerre froide, le traité de Rome, la chute
du Mur, mais aussi 1958, 1968, 1981 : ce ne seraient que de simples mots, de simples dates ?
Lorsque Jean-Marie Bockel était Secrétaire d’Etat à la Défense et aux anciens combattants, il avait tenu à rappeler l’importance des commémorations nationales. L’historien André
Kaspi avait remis un rapport proposant que la jeunesse soit mieux associée à ces moments symboliques qui participent aussi de l’identité nationale. C’était là dans le droit fil de ce beau projet
du Président de la République consistant à lire la lettre de Guy Môquet dans toutes les écoles. Mais un de ces mêmes jeunes sur deux devait en définitive, ignorer les raisons pour lesquelles il
se trouve là, quel sens cela aurait-il ? Aussi grande soit sa qualité, il ne suffit pas d’un cours de collège pour comprendre l’histoire formidable et dramatique du vingtième siècle. Des jeunes
de 17, 18 ans, à la veille de devenir citoyens à part entière, ne peuvent pas ignorer le poids énorme qui est désormais le leur, qui, dans une démocratie où chacun participe du pouvoir politique,
est le lot de tous les citoyens.
Ce serait un risque de dissoudre un peu plus la citoyenneté dans un consumérisme déjà très présent et s’empêcher de fonder la République sur
l’exercice de la raison partagée.